Fouyé-tè

Excavée. Comme à l’intérieur d’une grotte. De nuit.
Et imaginer depuis cette nuit précise :
La lumière. Les lampes, les néons, les bêtes-à-feu, bètafé. Les lueurs.
Un travail d’entrailles. Un Vitriol.

Qu’on n’en sait d’avance la profondeur. Insondable. Les abysses, les abîmes, les falaises. Zabyme et matoutou-falaiz. En bas des falaises, les mers. « Ô, il reste encore une mer à traverser ». Toujours la mer vient, par la lame de fond, les vagues de surface. Toujours l’esprit des terres, l’éboulis de la roche, le grain, l’impression du vent, la brise, la rafale. Les textures, les matières.

Matière et Dire sont le vrai travail, celui de la fouille qui doit donc dire et faire, rehausser, monter et faire apparaître. La sueur dans le champ de canne, je ne la sens plus, je ne l’ai pas connue, mais le sel de la sueur existe encore pourtant, brûle les paupières, colle mon tricot-senne, cette sueur rouge, qui nous colle ensemble comme des poissons à frire, qu’on dit « collés-deux » en marinade dans le poêlon de ma tante ou ma mère qui aiment les acras à sauce-chien, le gras, le piment. Tout cela me pose une fine pellicule huileuse et brune inamovible, salée oui, comme la sueur ou la mer dans les pores, et fouiller la terre m’occupe entièrement, pour une durée inconnue à ce jour pour moi.

La recherche, la Trace, le fondal et le fondal-natal. Tout me vient aussi facilement qu’un nègre de plantation accède aux mangoustes en fuite, et pourquoi ça ? Qui a semé cela en nous, chez moi ? Comment se structure la charpente de soi, l’équerre, le tient-bon, tient-droit, quand le bidimbo te déséquilibre et puis te retient blip ! sur un éboulement pas encore perçu ?
Et les pas, chaque pas : marcher, danser, avancer, petit pas. Grands et plus aucun : trouver le chemin, creuser. Savoir au départ que le sens , nous l’inventons, l’ancestralité, nous lui disons la bienvenue, comme on ouvre une ronde en soirée bel-air, puis mélangeant souvenirs et oublis, nous affabulons avec un soin critique, nous montons tout de toutes pièces, de toutes qualités, de tous décors, de tous bois, de tous trous à crabes.

Imaginaire, disons grand fracas, c’est grand chaos, c’est facile pour moi, comme pour un crabe de terre, ou un cirique en mer à la montée des vagues, soûlé d’écume trop mousseuse. C’est là, comme coule la sève rêvée des origines légendée, comme cela doit se faire pour que batte le vrai sang des lignées à venger là-même, de suite. Sève et suée mythifiées, oui, pour que grandissent avec nos histoires, nos mots maintenant, qu’on rend magiques, des variantes choisies, à d’autres préférées. Des transmissions enjolivées, s’arrêter à une boucle d’oreilles, une madeleine, une chaîne-forçat, une caravelle ou un boucan gros-tambour. Ne pas s’arrêter quand un bondamanjak te brûle trop la langue parlée.
Une plongée mémorielle. Des histoires. Comme la nuit descend vite.

Comme elle serre nos orteils les uns contre les autres, au fond sonore des cabris-bois, louches, gênants à force de présences et bruits, la nuit. La nuit chaude nous oblige à écouter tellement de voix en même temps que les siècles s’éboulent et s’érodent, sans plus aucune intelligence. On en perçoit des murmures, un écho lourd, des musiques-lueurs, toujours le plus souvent des tambours, et avec cela on essaye de s’inventer un destin, une raison, une fierté ou un désespoir. On essaye de vivre autre chose qu’un seul ladja dansé si prestement, presque oublié. On pense même parfois y mettre notre propre tempo, y trouver des réponses. Mais au contraire, bien vite, il faut cesser de croire ceci ou cela.
Il faut cesser, et seulement accepter de fouiller, grager, fouir, sans raison et sans garantie. Sur une question qui restera ouverte, et longtemps encore après nous. Comme bouche bée.

Comme on apprend l’ABCD. Comme Ida, Ida la petite personne trop joueuse, espiègle avec ses tresses, celle-là même de : Zafè ko-Ida. Tant pis pour elle, dit la petite chanson créole, et tant pis pour sa mère (celle-là même qui a tressé ses tresses). Ida, va sans trop aimer ça à l’école, et son alphabet, mon alphabet plonge loin ses lianes dans le passé, et puisqu’en elle, en moi, il vit, il fourrage, il perce et cherche, il remue les talons qui tassent la terre par un blo au-devant du seul conteur disponible pour le moment : mon Récit.
Et ainsi, ici il va, portant ceux de tous les autres qui n’ont pas fermé la bouche, n’ont pas pu dire une magie qui sauve, n’ont pas donné cher de leur peau, et ils sont peut-être juste restés les yeux ouverts, à la lune claire.


Parfois, juste pour cela, pour ceci ou ça, inexplicablement et de manière presque incompréhensible – comme la parole d’un fou d’une folle, d’un Cham – on fouille la terre, on s’entoure des esprits de ces compères-commères, on articule pauvrement, bégayant, un déboulé d’histoires, de contre-histoires, de non-récits ou antiques comédies et profondes tragédies : gratter, ricocher, tamiser l’humus laissé pour nous, pour notre pioche et nos ongles, effriter des graviers, tourner des roches, souffler la poussière, dépolir, concasser, écraser les insectes subreptices, passer la paume sur les échos longs, les échos courts, les lointains, les joyaux cachés, occultes au fond du sédiment : chercher-fouyé notre commun Récit.

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