Une tempête

Le cyclone annoncé a déjà déployé ses mèches, l’air est électrique, l’océan fouette les côtes où les bateaux délaissés s’entrechoquent. On ne pouvait pas sortir, juste rester. Le temps de l’ouragan est devenu le nôtre. La frénésie des disc-jockeys, la nôtre.

La piste de danse donne vue sur la mer affolée, par d’immenses et fragiles baies vitrées mais assez solides, en verre polymère blindé ou ignifugé, pour laisser chacun participer à ce qui se passe au bal absurde, où tournent corps et cubes, de glace, dans des verres à whisky. Les danseurs lévitent, transis par le cataclysme climatique, barométrique, enfoncés à l’abri d’un club qui tangue.
L’empathie, le désir, les unissent comme pour le dernier jour du monde, la dernière nuit. Les rumeurs de la tempête, les grondements couverts par les décibels de la discothèque et la frénésie d’aller au bout, voir poindre un nouveau jour, si cela se peut encore – tout concourt à mouvoir chacun à la façon d’un fantôme glacé sous l’emprise d’un filtre bu.
La houle au-dehors soulève bien haut les cœurs, le vent attire des branchages propulsés sur les vitres qui transpirent, résistent, et comme un bocal hermétique, la discothèque retient la buée des miroirs qui suintent.
Des infra-basses vibrant font glisser, par moments, des gouttes d’un liquide topaze aux arcades sourcilières des bouteilles, aux lèvres des seaux à glace, à l’extrémité des ongles qui crissent cadencés. Tous les tremblements sont sensibles, et le sol luisant imprime à ceux debout la rythmique adéquate et sacrificielle.
Personne ne sort, personne ne dort et personne n’entre : les barmen secouent, automates, des cocktails de plus en plus brûlants, et comme des pieuvres, des bras moites s’échouent face à eux pour s’en saisir, sans relâche, tant que durent la pluie, le vent, les grondements, et la même logique visqueuse s’applique à tout.

Les uns deviennent, les heures passant, d’énormes chiens et chiennes qui grondent, et soufflent, des hordes qui mélangent une haleine chaude, poulpes multicolores, d’autres sont des mammouths lents qui s’effondrent subitement, en extinction, méduses de gelée blême, tiède, s’urticant elles-mêmes. La ville, dehors, ne doit plus même exister – seule trace de civilisation, ce bocal-bal, discothèque hirsute d’hôtel des hauteurs, jugé fiable pour se protéger d’une tempête que tous espèrent externe à ses limites. Mais c’est à l’intérieur scellé du club qu’advint, cette nuit archétypale, la véritable fin du monde.

Il fallait vivre, cette nuit-là, cette unisson de toutes les âmes tendues, invisibles filins d’arrimage, les yeux tournés souvent sur les larges baies vitrées, ciel et mer à vif. Cette mince fibre isolait de sa pellicule protectrice trois cents moinillons perdus, célébrant un chaos nocturne, rythmique, envoûtés dans une respiration placentaire. Je ne me suis pas arrêtée, jamais lasse, j’ai continué de danser, et chacun s’essoufflait.
Aux premières lueurs du lendemain, qui finit par exister, la discothèque était nimbée de la lumière pastel d’un petit jour pauvre, le silence installé. Par les vitres on pouvait voir la mer encore grosse charrier des planches, des bananiers et des cocotiers nains déracinés, des voilures délabrées, quelques colibris morts d’un choc à la tête – et les danseurs tous déshydratés, entassés au sol même de la piste, respirant faiblement mais synchrones, recroquevillés comme des fœtus exténués, les reins défaits, les orbites creusés.

Les barmen, éveillés, vomissaient dans des nappes de velours.

certifié

Laisser un commentaire