Activer les fétiches passant

Il n’y a qu’une seule mesure qui compte vraiment : c’est l’écart du merveilleux. Le temps et l’espace de mes fétiches. Ils viennent à vivre avec la durée, l’ennui. Avec la géographie, les arpents, les mesures du monde.

Ils aiment les sons, les bruits, les parades, la noce et les fêtes. Les bals à bouquets. Les cerises, leurs noyaux, les jonquilles et tous les hibiscus. Qui vivent et meurent en l’espace d’une seule journée, un lever, puis un coucher de soleil ardent.
Ils tiennent dans mes mains ouvertes, ou refermées en rythme, qui les tissent et les construisent par modelé. Dans mes paroles qui les amènent à naître, puis vivre. Alors d’un mouvement preste je les envoie aller. Au temps des matins, des soirs, dans ma dimension sorcière. En cas de pluie, en marche forcée des déserts. En avalanche et en pelote. Et d’eux-mêmes ensuite, bien vifs ils débondent, déroulent des légendes, hardis, gaillards, grivois, hilares. Parfois des chats assoupis, un peu gras et gros. Ou alors, sont des fanions, des lampes, des phares calmes et visibles. Ou des guerriers, des envoûteurs, eux-mêmes des sages.
Qui les cherche les trouve.
Qui les produit doit par la suite bien les nourrir, bien les chérir, et laver leur nombril neuf.
Pareillement à la litanie sucrée d’un acide, au goût résineux et jaune du chanvre indien, émondés au moyen de lacets de cuir brun-rouge, retenus, sanglés, on imagine bien leurs manières de faire, leurs agissements.
On peut parfois les appeler par leurs noms de fiction, leur Nom-de-Savanne : Papa Legba, ouvre moi donc la porte. Erzulie ma chérie, ma si tendre, viens par là. Et toi, Jean-Janus aux deux fronts, ouvre bien grand toutes les portes de nos royaumes espacés de magie, de sorts, et approche-moi des vastes enchantements qui nous restent – même si nous avons été spoliés, dépossédés, par tout l’alentour d’un monde qui ment. Possédez-moi Jean, Erzulie, Legba, Capitaine de la Passe de Drake, Petit Dieu d’Eau, Mélusine, Querelle, Rrose Sélavy – fétiches doux à nager dans mes jambes et filant sous mes doigts.

Car il nous reste tant, et tant, pour survivre dans l’aride, pour nouer ensemble nos propres promesses. Pour songer. Pour rêver et s’agiter dans les nappes de l’enchantement de nos mondes fétichés. Amenez-moi au plus près.
Toutes les portes ouvertes sont de grands vents engoufrés, ou d’alizés souples aussi. On y sent le sel, le bleu dur, le blanc soleil. Mes fétiches sont créatures caraïbes, insulaires, déportés, à mémoire longue, aussi longue que la bête-longue est un serpent trigonocéphale. Dangereuse comme le Tricot-rayé. Mes fétiches dorment la nuit dans des cabanes en bois Ti-Baume, en bois de Balata, en angélique, acajou, ébène. Ils préfèrent du manioc, si possible. Mais sont porteurs de nos universels sorciers, cantilènes à apprendre : on aime tous sentir, toucher, marquer sa peau, la dévêtir. Y lire le temps, le vent et les températures des jours de pluie. Au plus près de notre vérité.
Chacune porte son propre matin magicien.
Il n’existe alors rien de plus vrai au monde que nos enchantements particuliers, nés dans telle mer ou telle contrée, rien de plus urgent que nos sorcelleries profondes. Il y a alors nos routes pentues, des cheminements étroits, boyaux, gorges de falaises. Des éboulis. Des difficultés.
Mais progressons.

Il y a à dérouler nos sorts.
Et l’espace magique, une fois créé, ouvert, persister à s’y tenir, comme se tient le marin.
Par où passer ? Trouver les passages, les passes.

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