La Terre est une main glacée qui enserre. Son crépitement, quand elle brûle, et s’écorche de craquelures, est un infime bruit d’orteils craquant, se tordant sous les engelures, dans le cuir de chaussures raclant un sol gelé.
La terre molle s’empelote, tiède, au creux des jointures, et de la paume pâlie de la pétrir en vigueur ralentie. Elle monte en vasques, tournée, concentrique et suit les doigts symétriques, parallèles, sans signe de tremblement, du potier au noir d’un atelier froid. Chaud quand il œuvre au four. Au noir.
La Terre rencontre l’eau dans les argiles, et par le feu s’émiettent et s’émaillent les particules de silices, les micas, les quartz, et les oxydes de fer.
Le feu déroule une chevelure, et sa salive crue projette matières, terres cuites, plomb et or, glaise fraîche et cristal oxydé. Surveiller et tester son action fertile, son effort artisan, travail sombre, ses foyers calcinant, pour changer la terre, la pierre ou son cristal, transformer leur consistance, déformer leurs contours, pouvoir témoigner de la force physique de la température des fours.
Les fours, les matrices, les ventres terreux, la bouche des cracheurs de feu, le fond d’un gosier rougi – et quand s’ouvre la porte, l’alandier, sa brique réfractaire encore saignante, sont alors engouffrés d’oxygène (le larynx chaud comme un tison) les entrailles voûtées d’une carapace de tortue géante qui baille. Les nuits descendent, en projections répétées, le minéral se spasme, et ses chimies profondes de tordent et se trombent sous l’action du sodium, se colorent aux oxydes. Les mains du potier, les yeux du philosophe, ou les torses des chimistes spagyriques, se rythment des mêmes postures agissantes, en intention semblable de percer les mystères de la roche d’argile, de ses métaux, de séparer ses granules plombifères et d’exsuder un or neuf, transmuté dans le feu.
La Terre est une main de feu qui enserre la gorge et la glotte d’Adam Kadmon, ployé, le visage rougi, scrutant le précipité accouché de l’alambic, du four ; les paupières du potier perlent d’une sueur opacifiée par la poussière grise en suspension lourde dans l’atmosphère. Ses mains ocrées par la glaise plongent alors les tessons dans un lait épais, une nacre visqueuse, gluant la roche ou le grès d’un émail nu, vierge encore de corrosion. Puis cuisson en réduction, puis suaire de cendres, rouille cérame, ou sels mercuriels, vitrification, crémation des tensions minérales, dans l’alchimie pharmacienne.
Il faut voir la matière, la terre , la pierre, leurs forces glacées qui enserrent la gorge, se cabrer sous les feux crus. Les regarder bougeotter comme des vouivres se tordant sous les flammes, des salamandres composites qui dansent lorsqu’elles brûlent, et magiques quand elles renaissent dans le dépôt de la cendre.
Il faut observer tous les hommes de chair humble, tous les savants de science rare, et les enfants jouant au démiurge, les potiers, les tourneurs, les premiers céramistes, les chimistes occultes, les princes riches de porcelaine fine véhiculée sur les routes commercées de la soie, tous ceux qui font connaître les grès, les mineurs, les foreurs de carrière à kaolin, à terres ocres, rouges, aux veines de silice du Fleuve Jaune, les maîtres-verriers jouant avec le souffle, le son, le toucher, la translucidité et la porosité.
La main glacée de la terre, dans tous ses états modifiés, enserre les destins, écrit sa vérité aux doigts de ceux qui la touchent, la pétrissent et la calcine, son histoire silencieuse, la lenteur de la vie minérale imposant son rythme.
Axes antérieurs en mouvements unifiés, glissements des concepts, enroulement des visions mentales.
Lenteur. Minérale. Fissile.
Précipité.
Pensée liquide.
Surface et densité.
Gravité.

