Trust me (Sérologie 80s’ – Berlin)

Siegfried gémit, se retourne dans les draps froissés de leur lit hollandais, au bois sombre abîmé, puis se redresse et se lève enfin.

S’approche du réchaud où il installe une casserole émaillée ébréchée, pour réchauffer un peu de café qui a, toute la nuit, refroidi, tandis que Jan, trop absorbé par son travail, l’oubliait.
Saint-Sébastien du point du jour, Siegfried s’est approché à l’arrière du dossier de sa chaise, et ploie son torse au-dessus de son cou, l’entoure de ses bras tièdes et laisse retomber ses longues mèches, qu’on aurait dit blondes, de méduse fractale, sur son visage et sa barbe, naissante.
Jan se dégage doucement, peu disposé à la chamaille, et Siegfried lui aussi semble à court de reproches, ces salves régulières, dans le délaissement, dans le vide de ces matins atones, et froids.
Il s’affaisse à nouveau sur le petit lit, renversant du café sur son ventre :
« – Ouchhhh !, s’écrie-t-il, et se cabrant vite, il tend le bras et allume un petit poste à FM transistor posé sur la table de chevet : la radio, à cette heure, diffuse des airs tristes et désuets, comme dans un dancing éprouvé, au parquet moite et beuglant faiblement, après que les dernières Reines ont détruit leurs châteaux de strass (cette gemme qu’on dit aussi pierre du Rhin), à l’heure où, dans les nuits fauves que nous avions connus, les mentons bleuissent, ce moment du quasi-matin où les ecchymoses se fendillent parfois, à la lèvre salée de l’un, de l’une Reine encore, piaillant folle, de colère ou de morgue.
Des airs anciens et présents, à l’odeur tassée de fleurs jaunes et bouquets en corolle, au parfum de coquetterie peu feinte, comme celui-là même qui passe, comme coule l’onde, et qui emplit la pièce, tandis que les deux hommes ont fait silence – une chanson française, une lente histoire de fleuve, de traversée immobile, de pays où l’eau est douce, la voix de Lise Gauty chantant l’air « Au fil de l’eau » autrefois dit « Air du chaland qui passe » :

– « Ne pensons à rien, le courant fait de nous des errants / (...) Aimons nous ce soir sans songer /
À ce que demain peut changer/
Au fil de l'eau point de serment :
Ce n'est que sur terre que l'on ment !

Jan observe un temps le corps clair de Siefgried, les draps tachés de café, et la lumière blanche du premier rayon de soleil qui vient frapper, désormais plus haut dans le ciel, les chevilles du jeune homme. Des oiseaux matinaux concassent leurs chants nerveux aux vitres de la fenêtre. La pièce est emplie des nappes olfactives de la lampe à pétrole et du café brûlé. Il flotte aussi, comme vogué du courant, le parfum de ce garçon médusant, doué pour habiter cette mansarde avec ses émotions farouches, son rire, sa colère, ses fâcheries et ses afféteries, son babil puéril, l’intelligence de sa voix et celle aussi de son regard.
Lui qui serait fait et très adapté pour se prélasser au soleil d’une pelouse berlinoise, un mois de mai et de fête, le jour de la Saint-Christophe, dans vingt ans, dans un temps futur où les larmes acides ont été presque toutes lavées, où les corps à nouveau se touchent, s’enserrent et se serrent. Un temps sans charge virale.

« Comme il semble prêt à passer l’éternité auprès de moi… », se dit Jan, qui en cet instant même, et sans voir le futur, conçoit, avec une douleur immense, qu’il ne pourra pas en être ainsi…

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