Les Ponts obscurs

La seule façon de contourner l’utilité première des ponts des villes est de s’insérer en-dessous, dans l’espace d’ombre laissé vacant, où la lumière ne pénètre pas,
et où sont les courants d’air.

Sous les ponts, la lumière ne s’invite pas : elle abandonne ses prétentions de détourage, de cisellement, son jeu de contraste, tout s’aplanit dans le coton moite et sans valeur de l’obscurité. Là dorment des chiens, des gueux détenteurs de trésors dont ils ne veulent pas mettre en lumière l’irisation : on échappe, sous les ponts, au soleil et son relief – la vie opacifiée.
A leur surface, en revanche, circulent le souffle de la ville, ses voitures, ses passants, la vitesse du raccourci : comme c’est pratique, de franchir une rivière, un fleuve large, une autoroute, via le passage d’un pont. Pour peu qu’ils soient partiellement démolis, en voie de suppression, alors ces ponts désarmés et perdus en puissance, ne possèdent plus la même verticalité en valeur : leur surface, au-dessus, s’assimile à leur part d’ombre, souterraine, et sur leur débris ou leur dernières pierres, s’établit une vie de vacance, de courants d’air sans tonalité – le silence restitué et la raison urbaine vaincue : ils redeviennent des non-lieux sans cesser d’exister. Ils sont des parenthèses. L’un d’eux a, à l’Est de la ville, cessé d’exister, sa mort annoncée : préparé pour la dynamite et l’explosion en une seule fois, ses extrémités ont été condamnées, son béton lisse a été raclé et son revêtement est maintenant un gravier fin. Les fils électriques qui le faisaient exister en lumière, à présent déconnectés, pendent de bord en bord. Des bris de verre jonchent son socle, des carcasses, des déchets, donnent à l’ensemble de son espace arrêté l’allure d’un abandon de voirie. Il n’est plus possible de discerner le dessus du pont de ce qu’il pourrait être en-dessous, là où les pas ne viennent, et où sa zone d’ombre est tolérée.
Chacun le sait bien, qui passe via le pont libertaire : le franchir se vit comme la conquête d’un vide. En franchissant la brèche des tôles, on laisse derrière soi le bruit, la vitesse, la rumeur, et tous ses présupposés. On sait que la traversée durera plus d’un quart d’heure, que le temps s’étirera anormalement, en faille temporelle : s’il vient à neiger la nuit précédente, alors le spectre-pont atténuera encore les sons, son revêtement, blanc, sera pur.
Souvent, les services de la ville viennent reboucher les failles du barrage métallique déployé. Tuée chaque semaine, la brèche est refaite, par les marcheurs eux-mêmes, qui partagent entre eux, désormais, la propriété et l’entretien des lieux. L’un, plus fort que les autres, donne des coups de pied dans la ferraille, pour recréer la faille, l’autre en replie les bords pour que personne ne se blesse, un autre passeur a l’idée d’installer une cale, bidon vide de liquide à refroidissement, pour défier le jeu du vent engouffré.

La nouvelle a circulé vite, et c’est à présent une foule de piétons qui s’octroie, via le pont obscur, une parenthèse logique et entretenue. Lorsqu’on accomplit la première fois la traversée, arrivé à son terme, on ressent, une fois le pied posé à nouveau dans la rue retrouvée, la sensation qu’un autre monde, plus bruyant, surexposé et contrôlé, vous happe.

Tous savent qu’un matin, la tôle sera plus solidement rebouchée – les plus hargneux pourront essayer d’enjamber. Mais ce qui inquiète les passeurs, c’est qu’ils ne connaissent pas la date de l’explosion définitive : elle aura lieu en plein jour, sous le regard confortable et satisfait d’hommes casqués de plastique vert ou rouge, venus remettre en ordre parfait leur univers en Lego, un monde lumineux, idéal, où la verticalité des valeurs ne souffre aucune brèche, où est impossible la confusion entre

dessus et dessous,
haut et bas,
walk / don’t walk.

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