En Asie

Elle repense aux côtes d’Hokkaido, l’hiver,
lorsqu’elle était enfant,

et que son grand-père l’emmenait voir les rentrées au port des marins-pêcheurs, ceux des thoniers, les poissons encore vivants parfois, agitant de battements brusques leur nageoires caudales, sur le pont, et les mareyeurs au visage fendillés de gel et de sel de mer, qui, équipés d’une immense lame, comme des shogun modernes sans pitié pour les grands thons rouges aux globes oculaires exorbités, leur fendaient d’un geste ample, sifflant dans l’air froid, précis, l’ouïe palpitante et fumerolante.

Les légers flocons qui s’abattent sur le pare-brise sans bruit sont comme ceux qui venaient mourir sur le ponton, très léger, presque des confetti blancs, devenant rouges au sol, dans le sang giclant des poissons capturés, puis fondant aussitôt en larme saumonée – la rigole rose affleurait jusqu’à ses bottines de fourrure, et elle poussait de petits cris en sautillant. Alors son grand-père riait un peu, et la soulevait d’un seul bras pour l’asseoir sur son épaule.

Elle aurait bien voulu, à l’instant même, ouvrir sa vitre, placer son visage dans le sens des flocons, et en fermant les yeux, laisser la neige se transformer en eau vive, au contact de la tiédeur de sa peau – ce qu’elle faisait parfois en s’amusant, l’été, en mangeant des boules de glace pilée, sucrées au sirop d’orgeat, de grenade ou de menthe. Son amant frivole, avec une paille, lui propulsait les minuscules cristaux sur le visage, en la visant comme un garnement, elle se cachait avec son écharpe, puis ripostait. Et lorsqu’ils remontaient à son appartement, dans l’ascenseur, ils en profitaient, au summum du fou-rire et du jeu, pour se lécher réciproquement le visage, alors que la glace et le sirop séchés avaient dessiné sur leurs joues des rainures colorées pastel, comme aux pommettes de ces visages masqués et poudrés du Carnaval de Venise.

Ces souvenirs anodins la berçaient, tandis que l’autoradio continuait avec tous ces airs en sucre d’orge, et même son guide lui semblait avoir des oreilles en pain d’épice.

Mais en effet, d’étape en étape du voyage diagonal à travers le continent, elle a le sentiment de traverser un long sommeil, un rêve prolongé – l’esprit comme en stase, qui peut accueillir de la sorte des visions longues, comme si les kilomètres nombreux parcourus effilochaient une mémoire poétique très profonde en elle. Et la distance, le climat vaporeux de ce voyage hivernal, les rencontres ça et là de fantômes bruyants, l’amenaient à préparer en elle, et pour elle, des remous ultérieurs, à partir d’une surface spirituelle lissée, délayée sur un pastel asiatique continental, étrange, brumeux – comme si le voyage chinois représentait sa psyché en jachère.

Loin de Tokyo, loin de ses proches, elle s’approchait d’elle-même en un songe qui dura une saison entière.

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