La Dévoration

Qui es-tu ?
Sphynx ? Ou Sphynge ?

Qui crois-tu être ? Qui es-tu, d’où parles-tu ? Pour séduire ainsi les vivants, comment les questionnes-tu ? Fais-tu vibrer leur ventre, se soulever leur torse ? Places-tu l’eau de leurs larmes dans le creux de tes mains en vasque ? Ou recourbes-tu l’envergure élargie de tes ailes mythiques de chaque côté de leurs tempes moites, pour, de la sorte, les enclaver sous ton ombre, et ton ombrelle de monstre et demi-dieu, demi-déesse aux foules de questions ?
Comment les questionnes-tu ?
Ainsi, dis-nous, Sphynge assise, et patientant ?
Quelle impatiente ardeur excite ce qui te consume, tes yeux, possiblement verts et peints de charbon cyan, dardés dans les miens, levés à hauteur de ton buste immobile, tes seins défaits, me dominant de ta question ?
Oui, car ici, notre dualité se pose, pour que ta question amène mes réponses, pour qu’à mon tour je cerne l’entièreté de ce qui, archaïque, primal comme la Grèce des Anciens, comme l’Afrique des jungles sombres ou bleues, s’adresse à moi en retour de chronicité, d’historicité – le moment précis où un boomerang sculpté d’ivoire, s’étant élancé, ayant été porté en propulsion précise, il y a plus d’un temps, plus d’une saison, entreprenne un arc anabatique pour revenir à mes pieds, se posant comme un oiseau préhistorique, un tridactyle. Comme une Sphynge ailée le ventre lourd de questions comme toi.

Comme si les questions que tu portes, et que tu poses, étaient de ces sortes, de ces qualités qui ne s’évitent pas, à moins de dénier au consentement sa part de liberté. Ta question du lieu, de l’origine du lieu, de la diffraction des lieux et des situations, des postures dans l’espace, tes interrogations sur la place, la location, le locus précis – ce que nous nommons l’endroit, l’emplacement – cette question, tu la poseras. Tu l’as déjà posée. Tu es en train de la poser.
Et ainsi elle interroge l’espace tout autour de soi, comme la résonance en soi, à la manière d’une profonde caverne illuminée par des spores phosphorescents comme parfois en trouvent les spéléologues, et les grottes ainsi éclairées diffusent cette sourde clarté calme des intérieurs et profondeurs de la Terre. Ce monde souterrain où tu sais bien descendre, retenant les éboulis de tes griffes de lionne recourbées.

Confondant ta question du lieu avec l’idée que tu laisses une possibilité alternative, chacun des jeune gens présentés à toi s’égarait, se fourvoyait, et, répondant à ta réelle interrogation par une erreur de sens initiale, mourrait sur-le-champ, comme tu frappais.
Mais moi, croisant ton chemin, moi qui cherche à éviter l’erreur, à éviter que ta question ne me terrasse et ne m’avale, présenté à toi, la Sphynge, mon monstre cannibale, moi Ulysse presque fort, j’essaierai, je tenterai la justesse d’ajouter un signe, un trait typographique, presque un poinçon oblique fortuit au-dessus d’une seule lettre, dans ma langue écrite, pour ainsi dissocier la question dans la question, ne pas me méprendre, ne pas croire que tu me laisses un seul choix, mais bien considérer que, de quête, il ne peut en être que de géographiques, localisatrices, en orientations, vecteurs horizontaux et verticaux croisés, désignant une position, un emplacement, un lieu, un endroit, précis.
Je n’hésite pas, à ce moment, pour choisir ma vie et te refuser ma mort, à rectifier d’abord ta question, avant de chercher comment y répondre, lorsque tu me dis :

– « Devine ou je te dévore »

Je comprendrais :

– « Devine je te dévore »

certifié

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